Bande dessinée: le neuvième art!

Les comics, les bandes dessinées, les manga… C’est quoi la différence ? Aujourd’hui, on a la chance d’en parler avec Donatien de Rochambeau, un comte français, un collectionneur des bandes dessinées et le curateur de notre BDthèque.

 

 

 

 

 

– Où avez-vous entendu parler de la Francothèque pour la première fois ?
– J’en ai entendu parler par «Le Courrier de Russie», journal francophone. Après une amie m’a dit que la Francothèque pouvait être intéressée par l’organisation de quelque chose autour des bandes dessinées et qu’il fallait que je rencontre l’équipe.

– Vous avez décidé de travailler avec la Francothèque pour populariser la bande dessinée ?
– Ça fait 11 ans que j’habite à Moscou et ça fait 9 ans que j’essaie de populariser l’Art de la bande dessinée en Russie. Il y a des artistes d’Art contemporain et des artistes de bande dessinée, des directeurs de festivals («Kommissia», «BoomFest»), des éditeurs spécialisés. Tous nous essayons de faire progresser la bande dessinée en Russie. Ça marche de mieux en mieux, il y a 9 ans personne ne lisait de bande dessinées à Moscou, il n’était pas possible d’en acheter. Maintenant, grâce aux efforts communs, il y a des bibliothèques spécialisée en bandes dessinées à Moscou et les Russes commencent à lire des BD.

– Comme la Bdthèque à la Francothèque?
– Oui, il y a également aussi l’Institut Français et le Comic Centre d’Alexandre Kunin à la bibliothèque d’Etat pour la jeunesse. Il y a aussi des librairies comme «28oi» et «ChookandGeek» qui ne vendent que des bande dessinées.

– Comment parleriez-vous de la BD à un néophyte ? Comment expliqueriez-vous ce qu’est la bande dessinée ?

– C’est très simple. La bande dessinée, c’est à la fois un art visuel et textuel. C’est une partie de la Culture française. Un pays sans bande dessinée, c’est bizarre, surtout un pays comme en Russie qui a une culture très riche. Il y a beaucoup de très bonnes bandes dessinées européennes et russes, beaucoup de traductions en russe pour les enfants et pour les adultes. La vraie question, c’est de trouver la bande dessinée qui vous correspond. Une très bonne bande dessinée qu’on peut trouver en russe, c’est «Maus» de Art Spiegelman qui est très bien faite, très sérieuse, très sombre. Elle est sur l’holocauste.

– Il y a beaucoup d’adaptations de bandes dessinées au cinéma. Est-ce qu’elles servent à leur popularisation ou le contraire ?
– Oui et non. Les adaptations d’un média à un autre, d’un format à un autre, que ça soit du livre au film, du film au jeu vidéo, du film au dessin animé, du livre au dessin animé, ce n’est pas toujours un succès. La dernière adaptation qu’on peut voir en Russie, c’est le film de Luc Besson «Valérian et la Cité des mille planètes». C’est une adaptation d’une très bonne bande dessinée française qu’on peut trouver en russe.

– La traduction, c’est aussi très important, n’est-ce pas ?
– Comme tout ce qui concerne l’édition, la traduction est très importante. On a un excellent traducteur pour le français et l’italien, Michael Khachatourov, qui a traduit « Astérix » et « Les aventures de Corto Maltese » d’ Hugo Pratt. Les éditeurs travaillent souvent avec lui surtout pour les textes complexes. Par exemple, René Goscinny, auteur d’Astérix et de « Le petit Nicolas », est connu pour justement faire des blagues ou des textes très compliqués, très complexes. Quand on lit « Astérix » à 5 ans c’est drôle, mais il y a des blagues que je n’ai compris que quand j’étais un étudiant en histoire à la Sorbonne. Ce qui est aussi très important pour les bandes dessinées, c’est la qualité de l’objet, le papier. Les bandes dessinées japonaises et américaines sont souvent imprimées sur du mauvais papier. En France, les bandes dessinées sont des livres en couverture dure et du très bon papier. Un album de 48 pages coûte entre 10 et 15 €. On les met dans une bibliothèque à côté de Victor Hugo.

– Le 14 septembre à la Francothèque, il y avait la présentation de la nouvelle édition de la bande dessinée « Astérix » chez l’editeur « Machaon » ?

– Tout à fait. Il y a aussi l’éditeur « Kompasgid » qui a publié une bande dessinée russe très populaire « Kechka », une histoire d’un petit chat.

– Croyez-vous qu’un jour en Russie les gens vont mettre les bandes dessinés près d’oeuvres de Dostoïevski, de Tolstoï ?
– Bien sûr, ça va arriver. D’abord, on fait maintenant des livres de bonne qualité. Pendant très longtemps les bandes dessinées en Russie, c’étaient des mauvaises histoires, mal dessinées et mal imprimées. Donc on n’avait pas d’envie de les garder. Maintenant, ce sont de très beaux livres, dessinées par des grands artistes. C’est la nouvelle révolution culturelle en Russie. Ça devient un business. Il y a déjà des gens qui commencent à collectionner des bandes dessinées et qui les mettent dans leur bibliothèque entre Gogol et Victor Hugo.

– En Russie, il y a un stéréotype comme quoi les bande dessinées, c’est quelque chose d’américain, quelque chose pour les enfants. Qu’en pensez-vous, pourquoi ce stéréotype ?
– Il y a 3 univers principaux pour les bandes dessinées dans le monde. Il y a les comics aux États-Unis, il y a la bande dessinée en France et Belgique et le manga au Japon. En fait le mot « comics » en russe vient des Américains parce que c’est les premières bandes dessinées avoir été vendues en Russie. Le problème, c’est que « comics » fait croire que ce n’est pas sérieux. Il y a beaucoup de bandes dessinées sur n’importe quel sujet : politiques, historiques, littéraires, drôles aussi. En France, on utilise les 3 mots : comics, BD et manga, car ce n’est pas la même chose, ce n’est pas le même produit. Le format est différent. Des comics américains, c’est quelques petites feuilles souples. Ça ressemble à un magazine pas cher. Le manga, c’est très épais, en noir et blanc. La bande dessinée française, c’est des très grands albums en couverture dure. Même physiquement, c’est pas le même objet. En Russie, on essaye, avec différents acteurs du monde de la bande dessinée de faire exister un mot russe, « Les histoires dessinées » (rus. « рисованные истории »).

– Quelles bandes dessinées conseilleriez-vous de lire aux lecteurs de la Francothèque pour découvrir que ce genre est plus sérieux que ce que l’on a toujours pensé ?

– Je leur conseillerais de venir à la BDthèque ou dans d’autres bibliothèques, de regarder un peu. Il y a des très bonnes bandes dessinées en russe. Pour les enfants, je conseillerais «Kochka» faite par Andreï et Natalia Snegiriov (4 albums). Pour les adultes, je conseillerais «Persépolis» de Marjane Satrapi, « Le garage hermétique » de Moebius, «Astérix», «Corto Maltese» d’Hugo Pratt, tous sont traduits en russe.

– Y a-t-il des artistes de bandes dessinées russes ?
– Il y a beaucoup de gens talentueux. Mais pour eux, c’est un hobby. Il y a des sites et des forums sur Internet, où on peut trouver beaucoup de dessins. Voici quelques noms : Snegiriov, Yorsh, Komardin, Hehoos, Akishin,…

– Est-ce qu’il y a beaucoup de filles qui dessinent des bandes dessinées ? Ou c’est plutôt un genre pour les garçons ?
– En France, comme aux États-Unis, au Japon et en Russie, il y a de plus en plus de femmes, de jeunes filles qui se mettent à la bande dessinée. C’est un moyen très intéressant pour exprimer des idées, des envies, des sentiments, pour raconter des choses.

– Est-ce qu’il y a un processus de création de bande dessinée? Par exemple, d’abord on écrit une histoire, après on dessine ou le contraire?
– Il y a beaucoup de méthodes différentes. Elles dépendent du pays. Aux États-Unis, en France, en Belgique et au Japon, ce n’est pas la même façon de produire. Au Japon, il y a un studio de 5-10 personnes qui travaillent pour un maître mangaka. En France et Belgique, c’est 1 ou 2 auteurs : un dessinateur et un scénariste. Aux Etats-Unis, c’est plutôt 3 à 5 personnes : un scénariste, un dessinateur, un lettreur, un encreur. Actuellement, il y a beaucoup de gens qui travaillent directement sur Internet.

– Quelle est la recette pour une bonne bande dessinée?
– Comme tous les genres visuels, on a besoin de belles images et d’une bonne histoire. C’est pour ça qu’en France, on a 2 métiers différents : le dessinateur et le scénariste.

– On peut apprendre à créer des bandes dessinées…
– Oui. On peut apprendre tout seul. Aux Etats-Unis, au Japon, en Europe, il y a des formations de bande dessinées dans les grandes universités et les instituts d’études des Beaux-Arts.

– Et une question un peu bizarre. Est-ce qu’il faut apprendre à lire les bandes dessinées ? Ca ressemble en quelque sorte aux films sous-titrés. Peut-être qu’il est un peu difficile de les lire ?

 – C’est une très bonne question. C’est rapide de trouver le truc. Il s’agit d’une grammaire de l’image. La bande dessinée, c’est plusieurs images. La façon dont elles sont reparties sur la page est très important parce qu’il y a aussi les bulles dans l’image. Comment lire les bulles ? Généralement, la plupart des auteurs mettent les bulles de gauche à droite et de haut en bas. Ça s’apprend très facilement. Au début, c’est un peu déroutant, mais rapidement, on s’y fait. En fait l’idée de mélanger des images et du texte, ça vient de la bande dessinée.

 

– Qu’est-ce qu’on peut faire pour populariser les bande dessinées en Russie ? Des festivals peut-être ?
– En France, il y a des expositions, des musées, des ventes aux enchères, des galeries, etc. C’est un vrai business. En Russie, ça commence. Il y a 2 festivals essentiels : «BoomFest» à Saint-Pétersbourg au mois de septembre et «Kommissia» à Moscou au mois de mai. Ce sont 2 festivals qui invitent des auteurs étrangers, très célèbres. Et si en France, il faut faire 3 heures de queue, ici à Moscou il y a 5 minutes de queue pour les rencontrer. Ils sont plus facilement accessibles.

– Mais ça va augmenter ?
– Il faut en profiter maintenant. Bientôt, ça sera 1 heure ou plus

– Quelles activités culturelles voudriez-vous organiser à la Francothèque ?
– On organise déjà des expos, des conférences, des ateliers, des tables rondes, des débats. La Francothèque est très active, 1 à 3 événements par jour. On essaye d’organiser un maximum de choses, on est ouvert à toutes propositions, à tous les bénévoles, à toutes les bonnes idées. Il faut nous contacter et on verra ce qu’on peut faire. Aujourd’hui, on veut faire des choses pour les personnes qui sont intéressées par ce métier. La Francothèque organise ainsi des rencontres avec des interprètes et des traducteurs de tous types des livres.

– Peut-on dire qu’il y a un résultat ? Que de plus en plus de gens s’intéressent à la culture francophone ? À la bande dessinée ?

– Bien sûr. Maintenant la bande dessinée, c’est un business. Je n’entends plus l’argument que ce n’est pas sérieux. On avance assez vite. On a encore plein d’idées, de projets. Ça marche bien.

– Quels sujets pouvez-vous proposer pour les bande dessinées russes pour inspirer tous les nouveaux artistes en Russie ?
– Ça peut être n’importe quel sujet de la culture traditionnelle russe. Ça peut être Ded Moroz contre Baba Yaga, tous les héros de la littérature russes. Il y a déjà un Français qui s’appelle Pascal Rabaté qui a adapté « Ibicus », un roman d’Aleksey Tolstoï. Ça peut être des sujets très russes de la vie quotidienne, l’histoire d’un type qui se trompe a l’aéroport et qui va passer le Nouvel An à Leningrad plutôt qu’à Moscou. Le monde russe est un univers multiculturel, ancien, plein de choses intéressantes. Ça peut être la conquête de l’est. L’histoire et la culture ont 10 milles sujets. On peut adapter les grand poèmes ou les chansons. En France, il y a une très bonne série d’albums, pour laquelle de grands artistes prennent les textes des chanteurs célèbres et les illustrent en bande dessinée. C’est magnifique. On peut adapter les chansons de Vladimir Vyssotski. Ça serait génial d’éditer les chansons de Vyssotski dessinées par des artistes russes avec un style social réalisme. Ça peut être un album magnifique ! Même les gens qui n’aiment pas la bande dessinée peuvent l’acheter et trouver ça bien. L’art n’a aucune limite!

 

Anastasiya Khromova

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